Interview de Martin Luther King pour « Présence Protestante »

Cet entretien fut diffusé le dimanche 7 novembre 1965 à la télévision française (Archives INA « Martin Luther King à Paris RTF/ORTF)

Je suis heureux d'avoir le privilège d'être, une nouvelle fois, dans cette grande ville de Paris. C'est une récompense, et l'une des plus riches expériences de ma vie, de parler avec tant de gens, de les rencontrer, et j'ai été profondément inspiré par leur réponse, et la façon magnifique dont ils ont exprimé leur soutien.

Question :

La première question que nous voudrions vous poser, Docteur KING, est celle-ci : beaucoup de gens pensent que la non-violence est idéaliste, et non pratique. Qu'avez-vous à dire sur la force pratique de la non-violence ?

M. L. K. :

Je pense que je peux simplement rappeler tous les exemples que l'histoire nous donne, qui montrent le pouvoir et l'efficacité de la non-violence. Voyez l'Inde, par exemple, et le combat que conduisit si merveilleusement le Mahatma Gandhi, ce fut précisément la méthode non-violente qui mit fin à la longue nuit du colonialisme dans cette situation particulière.
Aux États-Unis, nous avons vu de nombreux changements depuis dix ans, dont la plupart ont été le résultat de l'action directe, puissante, massive, du mouvement non-violent. Et je suis convaincu, plus que jamais, que cette méthode n'est pas seulement idéaliste, mais qu'elle est solide, et qu'elle entraîne de nombreux changements pratiques dans une situation sociale.

Question :

Après avoir mené ce combat dans le Sud, vous allez maintenant le porter dans le Nord des États-Unis. Que signifie cette nouvelle étape pour votre mouvement ? Pensez-vous qu'elle sera plus difficile que l'action dans le Sud ?

M. L. K. :

Oui, je pense que c'est une plus grande entreprise, et qu'il y aura davantage de difficultés. Dans le Sud, nous pouvions lutter à découvert avec le système, puisque la ségrégation y est légale. Aussi était-il plus facile d'avancer, justement parce que tout était à faire.
Dans le Nord, le problème est, à bien des égards, plus complexe et caché. Il est moins facile de préciser le but, et il sera plus difficile d'organiser une action directe avec le mouvement non-violent dans le Nord. Mais je suis convaincu que cela peut être entrepris, et nous sommes décidés à essayer, en utilisant toutes les ressources et toutes les énergies que nous pourrons rassembler, pour changer de façon non-violente, la situation dans le Nord, comme dans le Sud des États-Unis.

Question :

Nous, qui vivons ici, en France, comment pouvons-nous nous sentir engagés avec vous dans votre combat ?

M. L. K. :

Eh bien, naturellement, nous avons besoin du soutien de tous les gens de bonne volonté à travers le monde. Et j'ai toujours pensé que tous les gouvernements respectent grandement l'opinion mondiale, et certainement le gouvernement américain le respecte aussi. Et quand on sait que les gens, dans le monde, sont indignés par l'injustice d'une situation, c'est une aide puissante. Aussi je pense que les Français qui se sentent concernés par ce problème, aux États-Unis ou ailleurs, doivent le faire savoir en écrivant chez nous, aux journaux, et aux responsables de la nation, pour qu'ils prennent position contre la discrimination (1).
L'autre besoin, bien sûr, est le soutien financier nécessaire pour continuer le combat et soutenir l'activité des organisations qui sont aux premières lignes du combat, et il est toujours utile de recevoir un appui financier de ceux qui, à l'étranger, veulent ramasser des fonds pour nous aider. Et nous apprécions toujours le soutien actif de ceux qui veulent nous rejoindre, et s'offrir comme des témoins vivants de la vérité qu'ils ont découverte dans notre combat pour la justice (2).

(1) Aussi bien M.L.K. que S. Coffin ont souligné a plusieurs reprises la grande importance de lettres personnelles ou collectives adressées aux autorités politiques ou responsables de l'Information aux U.S.A.
(2) Les dons pour soutenir l'action de M. L. K. seront reçus au CCP de la revue, Paris 6337-54, avec la mention « Martin-Luther King ».

Question :

Une dernière question, très personnelle : dans votre combat, que représente pour vous la personne de Jésus-Christ ?

Naturellement, comme chrétien, la personne de Jésus-Christ signifie beaucoup pour moi. D'abord je dois dire que ma grande inspiration, et le réel esprit de mon combat, viennent de Jésus-Christ, et que la vie et l'enseignement du Christ ont une signification profonde dans cette lutte. La souffrance que notre Seigneur et notre Maitre a affrontée sur la Croix a aussi une grande importance pour ceux d'entre nous qui ont à souffrir dans le combat ; cette expérience nous a appris que la souffrance imméritée est rédemptrice.