Martin Luther King par le pasteur Marc Boegner

Chronique

Citoyen américain, pasteur de race noire et prix Nobel de la Paix, Martin Luther King arrive aujourd’hui à Paris. Ce sera pour de nombreux Parisiens l’occasion de voir et d’entendre un homme que des millions de Noirs aux Etats-Unis considèrent comme l’un des guides qui les entraînent sur le chemin où ils veulent que soit enfin respectée leur dignité d’hommes et reconnue leur qualité de citoyens américains à part entière. Martin Luther King parlera en effet demain soir, à le Maison de la Mutualité, de l’Eglise dans un monde en révolution.
Pour ce Noir, dont l’horizon déborde infiniment les Etats-Unis et même l’Afrique où il a ses racines, c’est cependant dans son pays d’abord qu’il voit la révolution et entend la servir. Vingt millions de noirs, en qui vivent des siècles de souffrances physiques et morales, de détresse, de désespoir sont excédés des promesses qui tant de fois leur ont été faites et n’ont jamais été sérieusement tenues ; ils ne veulent plus attendre ; l’heure n’est plus aux atermoiements, aux négociations, aux espoirs toujours déçus. La résignation, la passivité font le jeu des ségrégationnistes ; l’heure de l’action est venue. Mais que sera cette action ?
Il faut reconnaître que ceux des Noirs dont l’influence est la plus profonde ne sont pas d’accord sur la méthode d’une action considérée par tous comme inéluctable et urgente. Malcom X, par exemple, que l’hypocrisie de chrétiens près de qui il vivait avait, disait-il, dégoûté à jamais du christianisme, et qui s’était rattaché à l’Islam, était farouchement opposé à toute politique de contacts et de modération ; il ne croyait qu’à l’action violente et, s’il le fallait, sanglante ; il la réclamait, il la prêchait et l’attendait comme imminente. A ses yeux, le commandement évangélique : « Aimez vos ennemis, « devait être impitoyablement rejeté.
C’est précisément ce que refuse Martin Luther King et ce qui le fait accuser de trahison par certains de ses frères noirs. Ce pasteur, fils et frère de pasteur, théologien et philosophe, plus porté, semble-t-il, à la vie de la médiation qu’à celle de l’action, a pris la tête d’un mouvement de résistance non-violence fondé consciemment sur l’amour de l’oppresseur. Lorsqu’on lit le récit de ses initiatives, de ses campagnes, de la marche sur Washington, lorsque l’on sait qu’arrêté quatorze fois, il a toujours repris le combat et qu’avec un courage sans défaillance il a marché à la rencontre des policiers armés de matraques et prêts à lâcher leur chiens, on es saisi d’émotion et de respect devant l’énergie que déploie cet homme pour demeurer constamment fidèle à l’exigence d’amour dont, par obéissance au Christ, il fait la loi de sa vie et de son action révolutionnaire.
Oui, certes comme l’écrit ce chrétien noir, il faut plus de force pour se maîtriser soi-même que pour rendre coup pour coup, pour engager et poursuivre une démonstration de résistance non-violente que pour jeter des pavés aux policiers, incendier des édifices publics, tirer des coups de revolver. Et surtout que de force ne faut-il pas, dont King répète sans cesse que la source est en Dieu seul, pour fermer résolument son cœur au désir de vengeance, à la haine qui finit par donner la soif de sang !
Voilà l’homme qui s’adressera demain soir aux Parisiens qui viendront l’entendre. Que le Prix Nobel de la paix lui ait été décerné l’année dernière montre de quelle estime il est entouré dans une grande partie du monde occidental. Cependant, il se heurte à de rudes adversaires : à des citoyens des Etats-Unis, de race blanche, exaspérés par cet amour que vit Martin Luther King et qui y voient une comédie destinée à affaiblir leur énergie ségrégationniste.
Qui triomphera ? Les violents, prêts à déchaîner une guerre civile, à répandre un fleuve de sang, mettant en péril la vie sociale, économique politique, morale des Etats-Unis ? Ou les serviteurs d’un Amour qui s’obstine à se croire plus fort que les coups de matraque, les morsures des chiens, les prisons et même la mort ?
Un avenir, plus proche peut-être que nous ne le pensons, répondra à cette question qui, je le répète, au-delà des Etats-Unis, concerne tous ceux qui, se voulant chrétiens, demeurent incrédules devant cette « force d’aimer » dont leur parle Martin Luther King – et peut-être de la recevoir et de l’incarner.

Marc BOEGNER. de l’Académie française.