Entretien avec Marie-Agnès Combesque

Pour Marie-Agnès Combesque, auteur de Martin Luther King jr. Un homme et son rêve*, le mouvement porté par Martin Luther King est un mouvement de libération. Si le pasteur baptiste a pris une stature d’homme politique, il est resté jusqu’au bout un prédicateur de l’Évangile.

Marie-Agnès Combesque, journaliste, écrivain, enseignante et femme engagée, travaille actuellement sur les questions de la violence politique et la pratique de la torture au nom de la lutte contre le terrorisme. Elle envisage d’écrire un prochain livre sur la violence politique depuis les années 1960.


Protestants.org — Marie-Agnès Combesque : vous racontez dans ce livre 13 années d’un homme, d’un mouvement social, d’une nation, qui font particulièrement sens dans notre histoire contemporaine commune. Pourquoi l’avez-vous écrit, comment s’inscrit-il dans votre parcours intellectuel et personnel ? 

M.-A. Combesque — Vous me posez là plusieurs questions à la fois, auxquelles je vais tenter de répondre ! D’abord, ce livre ne traite pas seulement de la période 1955-1968. Il y a beaucoup de flash back. J’essaie de faire comprendre que ce mouvement n’est pas né de rien. Rosa Parks n’a pas décidé seule, un soir, de ne pas se lever de son siège. Les Noirs ont toujours lutté pour leur liberté. Vous avez aujourd’hui aux États-Unis une historiographie qui est extrêmement riche sur les rébellions des esclaves, sur leur lutte au quotidien dans les plantations contre le maître blanc. Je m’efforce de montrer dans ce livre d’où vient Martin Luther King, il vient de ce peuple là… Son arrière grand-père, du coté paternel était un esclave. Il était même « étalon » sur une plantation avec tout ce que cela peut supposer d’horreur. C’était un homme dont on utilisait le sperme pour faire des enfants, des esclaves, que l’on vendait… Il a entretenu deux familles après la fin de la guerre civile. 
J’essaie de tirer mon sujet vers ce « monde à part », de le tirer aussi sur ce qu’a représenté l’Eglise dans ce monde-là, c’est-à-dire la seule structure organisée pour les Noirs, autorisée par les Blancs. L’Eglise, sur la plantation et après la guerre de Sécession, n’est pas seulement le lieu où l’on va prier mais le lieu de socialisation, le lieu de rencontre, de discussion, le lieu où l’on est dans un entre soi, un peu protégé, au sein d’un univers qui est extrêmement dangereux pour les Noirs.
En ce qui concerne la période, 13 ans, ce sont des années fondamentales pour l’histoire contemporaine des États-Unis. Le mouvement des droits civiques est LE grand mouvement social de l’histoire du XXe siècle. Il n’y en a pas eu avant d’aussi important et il n’y en pas eu après. Le mouvement contre la guerre du Vietnam est comparativement un tout petit mouvement qui touche des campus, c’est-à-dire la population étudiante uniquement. Le mouvement des droits civiques touche l’entièreté d’une communauté puisqu’à cette époque on peut parler d’une communauté noire : la bourgeoisie noire, comme les ouvriers, les paysans, etc. Il touche tout le monde et c’est dans ce mouvement que se formeront les militants blancs qui créeront le mouvement anti-guerre du Vietnam : la plupart d’entre eux viennent des Freedom Rides, ils viennent de ces étés où Noirs et Blancs vont dans le Sud pour inscrire les Noirs sur les listes électorales. C’est quelque chose de très important, un mouvement effectivement tout à fait fondamental pour l’histoire contemporaine des États-Unis…
Quant à mon parcours, je suis militante, engagée, membre du comité central de La Ligue des Droits de l’Homme, et j’anime pour la Ligue le groupe de travail pour l’abolition universelle de la torture et de la peine de mort. C’était autrefois une commission uniquement sur la peine de mort, si j’ose dire, nous avons ajouté la question de la torture après Guantanamo. S’intéresser aux États-Unis est évidemment une nécessité lorsque l’on est dans ce type de militantisme : la peine de mort aux E.U. est quelque chose d’encore très prégnant. King en été conscient, il en a parlé.
Enfin, dans mon parcours, ce sont aussi des histoires qui se rejoignent… Pour moi, les États-Unis, c’est d’abord la découverte d’une culture : je me souviens, en 4ème, un professeur de littérature me fait lire L’aveugle au pistolet de Chester Himes. Ce qui m’amène à Black Boy de Richard Wright et c’est LA découverte… Et puis, il y a l’arrivée de la télévision dans le foyer familial, en décembre 1968, Cinq colonnes à la Une, que je regarde pour la première fois et qui me donne l’envie de devenir journaliste, et enfin, la guerre de mon enfance, c'est-à-dire la guerre du Vietnam. Donc rencontre avec un moment particulier de l’histoire et avec la littérature noire américaine. Et d’autres rencontres ensuite…

À vous entendre, on comprend pourquoi ce livre nous touche au cœur. Il distille ce « quelque chose du Dr King »…

Oui, tout à fait, y compris dans ses failles. Martin Luther King est un être humain avec ses faiblesses que sont son sexisme et son machisme, l’époque est comme cela, son milieu est ainsi, il vient d’un milieu terriblement pudibond, et il en sort. Il en sort par la grande porte avec le Mouvement des droits civiques et en même temps, il est petitement membre de son milieu dans son attitude vis-à-vis des femmes…

N’a-t-il pas eu peu de temps pour se réformer, à peine 13 ans d’un ministère particulièrement éprouvant ?

Absolument… Martin Luther King est perpétuellement au bord de l’épuisement. C’est un homme qui court après le temps. Son rôle dans le mouvement est de fédérer. En fait, c’est le mouvement qui a créé Martin Luther King. Il avait toute la légitimité pour être à la tête du boycott. Mais si on le choisit, c’est parce que c’est le « petit jeune », il vient d’arriver, il ne fait de l’ombre à personne dans ce marigot de petits bourgeois noirs qui sont suffisamment intelligents pour aller chercher un jeune-homme bien sous tous rapports, d’une famille très honorablement connue dans le monde du baptisme à Atlanta, non loin de Montgomery. Martin Luther King est très éduqué, il n’y a pas beaucoup de jeunes Noirs de son époque qui soient titulaires d’un doctorat. Il présente tous les crédits dont a besoin cette bourgeoisie religieuse noire. Les King eux-mêmes sont de ce milieu du baptisme noir, fondamentaliste, un milieu fermé, étroit, mais en même temps très riche, avec une vraie culture religieuse qui vient de l’esclavage : la culture des chants, des transes, qui perdure encore aujourd’hui. King vient de ce monde parallèle… Et il va établir des passerelles avec un autre monde. C’est sa force. Il fédère le mouvement entre cette petite bourgeoisie d’Eglise, les syndicalistes, les étudiants, les jeunes, les Blancs de gauche, ceux qui viennent du parti communiste, mais aussi les démocrates... C’est quelqu’un qui construit des ponts. Cela va marcher pendant 10 ans, jusqu’en 1965, à partir de cette date, King va, au fur et à mesure, se radicaliser socialement. Une fois l’égalité des droits et le droit de vote acquis (1964 et 1965), il quitte le Sud et part faire campagne dans le Nord, car ce qu’il veut c’est l’égalité des droits sociaux et là il n’y a plus d’unanimité, là il commence à être lâché.

La bibliographie très dense que vous faites figurer à la fin de votre livre est exclusivement américaine. Il me semble que sur Martin Luther King, il n’y a pas tant de livres que cela qui furent publiés en France.

Vous avez des traductions d’extraits de discours de King parues dans les années 60, aux Éditions du Cerf et d’autres maisons d’éditions, catholiques et protestantes d’ailleurs, des éditions religieuses. Mais rarement in-extenso. Après, vous avez deux ou trois biographies traduites, qui ne sont pas les meilleures, loin de là, alors que des parutions essentielles, Bearing the cross de David J. Garrow écrit à la fin des années 70, ou les deux premiers opus de Taylor Branch (je crois qu’un troisième est prévu) n’ont jamais été traduites.
Quant à moi, lorsque je publie mon livre en 2004, c’est juste après la « guerre du foulard » et je découvre que c’est très difficile dans un pays attaché à une laïcité « étroite » de parler d’un mouvement religieux comme d’un mouvement de libération. Je pense que, dans nos milieux, ou dans les milieux que je fréquente, des milieux de gauche, on méconnaît Martin Luther King complètement. On connaît les panthères noires et les mouvements nationalistes. On ne connaît pas le Mouvement des Droits Civiques parce qu’en France il y a très peu de mixité entre milieux d’églises et milieux associatifs militants. 
Aux États-Unis, c’est autre chose, c’est le Martin Luther King politique qu’on esquive. Par exemple, visiter sa maison natale à Atlanta, c’est visiter la maison du Grand Homme. C’est un mythe que l’on célèbre et le mythe est à ce prix : on a gommé tout ce qui pose problème à la société blanche. Lorsque j’ai visité une des plus grosses plantations au Sud des États-Unis, le guide a omis d’évoquer les 600 esclaves qui y vivaient !!! Il existe une très large historiographie aux États-Unis sur le Mouvement des droits civiques mais elle ne s’adresse pas au grand public. Comment dire en pleine guerre d’Irak que Martin Luther King était contre la guerre du Vietnam ? Comment dire qu’il a porté des discours très socialisants, très « à gauche », comme on l’entend ici… Même sa famille a refermé cette parenthèse. Madame Coretta King reçoit en janvier 2004 le président Bush, ce qui signifie qu’elle avalise la guerre en Irak. Cela été dénoncé par des vétérans du Mouvement des droits civiques… Martin Luther King est mort et le baptisme noir fondamentaliste est revenu au baptisme noir fondamentaliste. Une de ses nièces fricote aujourd’hui avec la droite religieuse extrême. La famille de King n’a été à la hauteur de l’héritage, même s’il ne faut pas l’accabler car elle a vécu des choses très dures.

Vous qui êtes laïque, vous n’esquivez donc pas le Martin Luther King chrétien et ministre du culte qui se confronte à des évènements et des rencontres qui font que sa théologie « se libère » et devient théologie « de la libération »…

Il est certain qu’à certains moments de sa vie Martin Luther King est mystique : sa vision en janvier 56, son dernier discours à Memphis, la veille de son assassinat… De mon point de vue, il commence comme un pasteur fondamentaliste noir et il termine comme un homme politique. Voilà où s’opère le basculement : de quelqu’un qui n’avait pas vocation à sortir de son Eglise et à y faire carrière, il en est sorti et il devient un homme politique dès la fin du boycott, tout en restant un prédicateur de l’Evangile jusqu’au bout. Il va marier les deux cultures : la culture protestante fondamentaliste et la culture de l’Evangile social. Et il va prendre le meilleur des deux. Dans la première, il va prendre l’émotion, la participation, le coté « masse », le mouvement de masse vient de cette Eglise-là, et dans la seconde il va prendre le discours intellectuel. Martin Luther King est une éponge qui absorbe et cela dans l’idée de fédérer. Il prend très vite conscience des rapports de forces politiques. C’est un type qui sent les choses, qui « bouge bien avec ». C’est lui qui est chargé de ramener l’argent pour financer les campagnes (marches, etc.). Et le mouvement utilise ce qu’il sait faire, c'est-à-dire parler : le discours d’août 63 ou même le discours du 4 mars 67 ou du 3 avril 68, ils ne sont pas prévus (il a les motifs, par ex., le motif « I have a dream », il l’a déjà testé depuis 56). Ce jour d’août 63 à Washington D.C., il a prévu un autre discours… Et puis, c’est le coup de génie. Parce que c’est un homme qui connaît son métier de pasteur, qui connaît sa rhétorique, il est rôdé, il prononce des discours 3, 4, 5 fois par semaine, il prêche. Il connaît toutes les ficelles et il est très fort, et sa voix est magnifique. Écoutez Martin Luther King ! L’oralité, l’intonation, les gestes, cette foule qui l’accompagne en permanence, qui communie avec lui. Quand on regarde les images d’archives, on voit à quel point ses auditeurs sont recueillis, on sent qu’il se passe quelque chose entre la foule et lui. Il appartient à ce monde, il vient de ce monde, il est légitime… et en même temps, il est l’homme le plus haï de son temps.

Alors qu’il livre un combat où se joue quelque chose d’essentiel pour aujourd’hui, un combat à la lumière de l’Evangile…

C’est précisément ce qui est difficile à faire comprendre ici !!! L’Evangile social… Martin Luther King va, à l’université, se frotter à l’Evangile social qu’il va mélanger à sa propre tradition religieuse. Là-dessus, il va ajouter des lectures et utiliser ce que d’autres vont lui apporter. Cet apport est la non-violence. Cette notion lui vient d’un compagnon de route qui s’appelle Bayard Rustin, un proche d’un syndicaliste nommé A. P. Randolph. Randolph a été socialiste, Rustin a été pacifiste, emprisonné en 1940 pour refus d’aller se battre. King va s’inspirer de ces hommes et de leurs idées. Quand le boycott commence, King est « armé ». Si au début, il ne sait pas ce qu’est la non-violence, il va très vite l’intégrer, car dans la culture américaine, il y a une tradition non-violente, et une tradition de désobéissance civile. Il y a Thoreau qui fait partie de la culture ; et il y a aussi Gandhi, dont King a entendu parler à l’université, mais sans plus. Le voyage qu’il fait en Inde, c’est après le boycott. Avec cette non-violence qui lui vient du socialisme, King va faire un pont avec l’Evangile, de même qu’il va faire le lien avec les indépendances en Afrique. Quand il revient du Ghana, des fêtes d’indépendance, il fait un compte-rendu de son voyage dans sa paroisse de Dexter et explique : « La lutte contre l’indépendance a à voir avec la lutte que l’on doit mener ici contre la ségrégation. Ce qui se passe en Afrique doit nous mener à une libération ici aux États-Unis. » C’est extrêmement important. King comme Malcom X va découvrir en voyageant qu’il y a d’autres mondes qui existent. Et je dis « King comme Malcom X », parce qu’on a toujours l’habitude de les opposer alors qu’il ne faut pas les opposer… ce sont les Blancs qui les opposent !
Il faut sortir de cette histoire-là, de la même façon qu’il faut sortir du King du discours d’août 1963, le King que les Blancs aiment ! Le King de « I Have dream », le discours de l’œcuménisme. C’est un magnifique discours bien entendu. Ce qu’il faut retenir de cette journée-là, de ce discours célèbre, c’est que c’est la première manifestation multiraciale de l’histoire des États-Unis. Pour le reste, il était arrivé exténué comme d’habitude, en retard, mal préparé, les autres sont furieux contre lui, tout se passe très mal ce jour-là… Et puis tout d’un coup, ce moment intense…. Plein de gens ne le supporte pas cela dans le mouvement, les jeunes ne le supportent plus. Ils l’appellent « The Lawd » raillant celui qui se prend pour « The Lord » : « Il arrive et tout le monde se met à prier avec lui, alors que nous, ce qu’on veut, ce sont des droits tout de suite. » Martin Luther King soutiendra cependant toujours ces jeunes. C’est quelqu’un qui, encore une fois, tisse des liens entre plein de gens, plein de milieux, plein de discours. En même temps, c’est l’époque qui veut cela, les années 50 sont marquées aussi par un corsetage terrible de la société américaine, le racisme, le conformisme, cette société de consommation qui émerge, avec le modèle fordiste, la « MacDonaldisation » qui a commencé à la fin des années 40. Et puis vous avez le Mouvement des droits civiques, le mouvement beat, le rock & roll, le blues qui émerge dans la musique blanche. Culturellement, il se passe des choses, et la décennie suivante, tout cela éclatera sur le plan politique. King est de ces années de bouillonnement, d’éclatement… et d’ESPOIR… Or, il est où l’espoir aujourd’hui ? …

C’est peut-être le moment de parler de Barak Obama…

Je suis sceptique. Il apparaît comme neuf en comparaison avec ses adversaires. Et c’est vrai qu’il éclaire de façon magnifique le discours de King de 1963 : on jugera les hommes non pas à la couleur de leur peau mais à leur intelligence, à leur valeur. Barak Obama, c’est ça…. mais c’est tout. Quel est son discours ? Il est contre la guerre en Irak ? Quel est son calendrier de retrait ? Que compte-t-il faire ? Quel est son discours social ? Sur ce plan, pour ceux qui ne sont pas sortis du ghetto, la situation est encore plus tragique que dans les années 60. Il ne s’agit plus aujourd’hui seulement de pauvreté mais de dénuement et de misères humaines effroyables, misère morale aussi bien que misère économique. Prenons un exemple très précis : le droit de vote, 1965. Fondamental. Aujourd’hui, dans certains comtés du Sud des États-Unis, la carte électorale est complètement faussée parce qu’une majorité de Noirs ne peut pas ou plus voter. Pourquoi ? Parce qu’ils sont en prison ou qu’ils ont été en prison.. Rappelons qu’il y a deux millions de personnes emprisonnées aux États-Unis, dont 45 % de Noirs. La prison est l’endroit où l’on met ceux dont on veut se débarrasser. Il n’y a pas de programmes de prévention ou très peu, plus de programmes fédéraux d’alphabétisation, de cours pour aller à l’université ; donc une partie de la population a été écartée. Dans les années 60, on parlait de communauté noire. King est LE leader de la communauté noire de 1955 à 1965. Incontestable. Incontesté. Mais, aujourd’hui, pour ma part, je ne peux plus parler de communauté noire. Je pense que l’on doit parler de groupes aux intérêts économiques divergents. Pour aller très vite, vous avez la upper-middle class, la petite classe moyenne et la classe ouvrière et l’under-class, ceux qui vivent dans les ghettos. Et ceux-là n’ont aucune chance de son sortir. Il n’y pas de transports, pas d’école, il n’y a que des flics, Il n’y a pas de travail non plus et les Noirs ghettoïsés aujourd’hui sont en but à la concurrence des nouveaux immigrés, les Salvadoriens, les Mexicains, etc. Je pense que la situation actuelle est encore beaucoup plus difficile pour ceux qui n’ont pas pu quitter le ghetto. Beaucoup l’ont fait, mais ceux qui ne peuvent pas le quitter sont dans une situation effroyable.

Comme à la Nouvelle-Orléans ?

La Nouvelle-Orléans ! Je suis contente que vous preniez cet exemple. Il y a la catastrophe elle-même, et la gestion de la catastrophe, qui est extraordinairement éclairante sur comment on gère la pauvreté. Et le verbe « gérer » est celui qui convient. La Nouvelle-Orléans était noire à 70%, donc pauvre. Les quartiers qui sont en voie de reconstruction sont les quartiers de propriétaires. Qui sont-ils ? Majoritairement, ce sont des Blancs. Les Noirs, eux, étaient locataires et leurs quartiers ne sont pas reconstruits. De plus, les plans d’urbanisation sont complètement nouveaux. Les anciens locataires de la Nouvelle-Orléans sont toujours à Houston, à Dallas, à des heures et des heures, sans avoir les moyens de revenir. De toute façon, il n’y a plus de place pour eux. Donc en fait, le jour où vous apprendrez que Alsthom Atlantique vient de vendre 15 TGV à l’État de Louisiane, vous saurez que c’est pour construire des villes dortoirs à 40, 50, 60 kilomètres de la Nouvelle-Orléans touristique et riche, pour faire en sorte que les Noirs dont on a besoin, les saisonniers de l’industrie du tourisme, puissent venir travailler et repartir le soir. Je pense qu’on s’achemine vers cela, et le maire de la Nouvelle-Orléans est un maire noir. Obama, pour moi, ce n’est pas mieux. En tant que blanche, ce n’est pas un discours facile à tenir, mais je ne suis pas certaine que son élection changerait quelque chose. Les questions de toute façon ne se posent plus de la même façon. Il ne s’agit plus de questions communautaires de l’ordre « Blancs contre Noirs ». Aujourd’hui, elles se posent plutôt en termes d’accès aux droits sociaux… Donc attendons et surtout ne comparons pas, on ne peut pas comparer King et Obama. On ne peut comparer les années 60 et ce que nous vivons aujourd’hui. Vraiment, les années 60 sont les années d’espoir. Depuis les années 80, les années du reaganisme, on a beau dire qu’il n’y a pas de chômage, le salaire horaire ne permet pas toujours de vivre aux États-Unis. Je connais des gens à New York qui ont trois boulots pour joindre les deux bouts. Et avec Bush, l’influence des néoconservateurs va rester prégnante sur la Cour suprême. Les gens qui ont été nommés ont 50 ans, ils vont rester pendant 30 ans et vont brider la société.

Il y a 40 ans aussi, paraissait dans Le Monde un célèbre article « Les français s’ennuient », quelques jours avant que ne survienne « notre » Mai 1968. Aujourd’hui, on pourrait dire que « l’Occident est apathique ». Voyez-vous poindre, frémir quelque chose, quelque part qui pourrait ressembler à un grand mouvement comme celui des droits civiques ?

Il peut toujours se passer quelque chose. Et le 11 septembre a constitué une formidable accélération de l’histoire et non pas, comme on l’a dit, le début d’une nouvelle ère. Mais nous sommes dans des sociétés qui sont très volatiles et il n’y a pas d’alternative politique.

Marie-Agnès Combesque que diriez-vous à un enfant de 10 ans qui vous demanderait : Qui était le pasteur Martin Luther King ?

[Silence] … C’était un homme qui se disait fondamentalement optimiste, qui avait foi en la nature humaine parce qu’il avait grandi dans un milieu très protégé, très aimant, où l’on s’était occupé de lui. Je lui envie beaucoup ce côté optimiste.

 

 

Propos recueillis par Valérie Bouchet. Tous droits réservés : Protestants.org

26 mars 2008

* Marie-Agnès Combesque, Martin Luther King Jr. Un homme et son rêve, Éditions Félin, Paris, 2004.
Réédition Félin poche, 2008, 364 p., 12 €.